PS 29: Les Autres de Rimbaud – Avant-propos

Les Autres de Rimbaud – Avant-propos

En dépit de sa trajectoire fulgurante au sein du monde des lettres, Rimbaud nous a laissé une œuvre dont la ténuité est compensée à la fois par sa propre densité et par les innombrables discours exogènes qu’elle a générés ― ceux-ci se vouant à escorter, prolonger, défendre, expliquer, résoudre (!), préserver, justifier, soutenir celle-là. Sur le silence même du poète, on le sait, de nombreuses exégèses se sont affrontés, à tel point qu’Éric Chevillard, dans l’un des billets de L’Autofictif, feint de trouver dans cette profusion herméneutique l’explication rationnelle de l’abandon rimbaldien : « Son silence a suscité tant de commentaires, de considérations et de bavardages que Rimbaud ne put tout bonnement plus en placer une, ceci expliquant cela.[1] »

Dans un travail discuté mais incontournable[2], Étiemble a depuis longtemps donné à voir les différentes récupérations dont Rimbaud ― l’homme ou, du moins, le mythe qu’il a fait naître, plus encore que ses écrits ― faisait l’objet de récupérations, parfois antagonistes, dans les discours politiques, religieux, axiologiques les plus variés. Plus près de nous, Adrien Cavallaro, dans sa thèse sur Rimbaud et le rimbaldisme, a interrogé la constitution des discours de réception qui ont entrepris « de donner une voix au poète qui a voulu trouver une langue »[3]. Ces discours sont de natures diverses : ils émanent de confrères contemporains (à l’image de Verlaine, naturalisant Rimbaud en maudit, de Mallarmé qui fait du poète un météore voué à sa propre extinction, ou de Félix Fénéon, présentant les Illuminations comme une « Œuvre […] hors de toute littérature et, probablement, supérieure à toute » dans le premier numéro du Symboliste[4]), d’anciens camarades et amis (Delahaye ou Izambard), voire de membres de la famille soucieux d’orienter le portrait que l’on se fait du poète. Ces discours – de récupération et de permutation, d’élaboration et de prolongation artistiques et même politiques – proviennent aussi d’enseignants et de chercheurs, d’écrivains, d’artistes, et de penseurs de tous bords (peintres, poètes, musiciens, réalisateurs, philosophes) qui trouvent, non seulement dans le corpus rimbaldien mais aussi dans la figure même de Rimbaud – dans la question de « révolte logique » contre un ordre dominant culturel, politique, et esthétique perçu comme insoutenable que semble invariablement « nommer » cet anthroponyme –, un modèle ou un catalyseur de pensée. Bref, ce sont les faits « d’autres horribles travailleurs », ces autres de Rimbaud que sont ceux et celles qui s’y reconnaissent un frère d’armes.

Les différents discours consacrés à Rimbaud et à son œuvre peuvent contribuer à infléchir sa représentation, à faire proliférer autant d’autres Rimbaud que l’on voudra : l’image du vagabond en rupture de ban avec la société bourgeoise a servi les intérêts de la Beat Generation et des mouvements de l’avant-garde proto-punk des années 1970 ; celle du verslibriste a permis de légitimer les escapades hors des sentiers métriques de nombreux rimailleurs ; celle du soiffard fort-en-gueule est brandie par les étudiants avinés ; celle du poète de la Commune ne manque pas d’interpeler les théoriciens de la « démocratie littéraire » ou de l’événement politique dans la foulée des « désastres » que furent les révolutions manquées de Mai ’68 et l’effondrement des régimes communistes à la fin du XXe siècle ; celle du poète-voyant hermétique permet aux pédants de se gargariser.

Mais, sur ceux qui l’ont précédé ou qui écrivaient en même temps que lui, Rimbaud a lui-même tenu un discours, explicite ou non, dont les motivations et les effets sont variables : de l’injure (visant notamment Musset, « quatorze fois exécrable »[5]) à l’éloge (de Baudelaire, « le premier voyant, roi des poètes, un vrai Dieu »), de la reprise structurelle ou thématique de modèles à la parodie de cuistres, du commentaire réfléchi à la saillie impressionniste, ce que Rimbaud dit des autres participe tantôt du jugement de goût, tantôt d’une réflexion poéticienne sur les moyens et les enjeux de la poésie[6].

C’est à ces « Autres (de) Rimbaud » que nous souhaitions consacrer cette 29e livraison de Parade sauvage, c’est-à-dire à ceux qui l’ont précédé et ont, d’une façon ou d’une autre, orienté son œuvre, mais aussi à ceux qui ont hérité de sa poésie et/ou des valeurs qu’il incarne, et les ont discutées. Sans viser à épuiser l’ensemble des commentateurs de Rimbaud ou de ceux qu’il a commentés, sans non plus chercher à clore le dialogue qui unit le poète à ces « autres », les pages qui suivent interrogent à nouveaux frais certaines des relations intertextuelles, en amont et en aval, comptant parmi les plus fécondes de la Rimbaldie (Hugo, Verne, Breton ou la Beat Generation) ; elles offrent également des témoignages nouveaux sur des contemporains ainsi que sur des économies discursives autrement diffuses (Mérat, Berrichon, Delahaye, les tropismes de l’anticléricalisme ou de la caricature anti-impériale) restés dans l’ombre du poète alors qu’ils jouent un rôle capital dans la trajectoire du corpus rimbaldien, des premiers vers aux Illuminations en passant par la production « parapoétique » de l’Album zutique; elles cherchent, enfin, à explorer des pistes prolifiques, peut-être moins connues des rimbaldiens, où l’influence du poète se mesure à l’aune de la place majeure qu’il occupe dans le système littéraire de ceux qui ont suivi sa trace (Drieu la Rochelle, les musiciens de la scène punk, les poètes de la négritude, Hélène Cixous, Maurice Blanchot, Patrick Deville ou Patricia Castex Menier).

La présente livraison accueille également un article hors dossier et deux « singularités », proposant tous trois de nouvelles pistes explicatives pour « Voyelles ». Fait plus rare et extrêmement réjouissant, la revue présente aussi deux documents épistolaires inédits. Le premier est une missive d’Ernest Delahaye à Charles Fontane, dans laquelle l’ami de Rimbaud prolonge le portrait qu’il a pu en livrer en d’autres lieux, en apportant un éclairage sur la façon dont le poète a vécu le milieu littéraire durant son passage à Paris. Le second est une lettre de Rimbaud lui-même, adressée à Jules Andrieu depuis Londres, le 16 avril 1874 : sa découverte ouvre une brèche passionnante pour les études rimbaldiennes, et offre un témoignage crucial sur le projet de L’Histoire splendide, sur la façon dont le poète tentait de créer des liens avec des Communards exilés ou encore sur les rapports de ce dernier avec Flaubert, Quinet ou Michelet.

Denis Saint-Amand et Robert St. Clair

NOTES

[1] Éric Chevillard, L’Autofictif, 20 septembre 2007, L’Arbre Vengeur, 2009, p. 10.

[2] Étiemble, Le mythe de Rimbaud, t. 2, Structure du mythe, Paris, Gallimard, 1952

[3] Adrien Cavallaro, Rimbaud et le rimbaldisme, thèse présentée sous la direction de Michel Jarrety, Université Paris IV Sorbonne, 2017, à paraître aux Éditions Classiques Garnier. Voir aussi, du même auteur, « Bien après Étiemble. Repenser la réception rimbaldienne », dans Parade sauvage, n° 28, 2017, p. 17-28.

[4] Voir Denis Saint-Amand, « Anomie de Rimbaud », dans P. Brissette et M.-P. Luneau (dir.), Deux siècles de malédiction littéraire, PULg, « Situations », 2014, p. 121-135.

[5] Voir Sylvain Ledda, « Musset-Rimbaud : paradoxe des haines fécondes », dans Francofonia, n° 72, Rimbaud le voyant, sous la dir. de Y. Frémy, 2017, p. 127-140.

[6] Voir Olivier Bivort (dir.), Rimbaud poéticien, Éditions Classiques Garnier, 2015.