PS 31: Retours sur les points de départ – 1870 – 2020

Le volume de Parade sauvage que vous tenez entre vos mains a été composé dans des circonstances que l’on pourrait par voie de dysphémisme rimbaldien qualifier de « rugueuses ». Quand bien même il s’agirait dans l’absolu de l’un des moindres maux causés par la pandémie à laquelle le monde entier a affaire depuis l’hiver passé, il appert qu’à peine entamée cette année 2020 fut marquée  en plus de l’éclatement de notre sens collectif, impensé du quotidien ou du « normal »  par un quasi effondrement des pratiques, rouages et infrastructures qui rendaient auparavant possible l’activité pragmatique du milieu de la recherche universitaire et critique. Ainsi, nous souhaitons commencer par rendre un hommage sincère et amical à l’ensemble de chercheurs et de chercheuses qui ont répondu à l’appel de cette trente-et-unième livraison en surpassant les écueils de l’isolement, de l’angoisse, de l’incompréhension et de l’exaspération qu’a pu susciter la situation, voire de réalités prosaïques comme la fermeture des bibliothèques universitaires  nos contributeurs et contributrices furent peut-être plus d’une fois solidaires ces derniers mois avec le poète carolopolitain quand, il y a 150 ans, il se désespérait dans une lettre à Georges Izambard d’une étouffante sensation de confinement : ils « espérai[ent] surtout des journaux [académiques], des livres… Rien! Rien! »  l’enseignement à distance, les confinements, les inquiétudes… Il n’eût été que trop facile, et fort compréhensible par-dessus le marché, de répondre: « Travaillez maintenant? Jamais! Jamais! »  

On découvrira ici, en marge d’un dossier consacré aux textes de 1870, un ensemble d’interventions dont la richesse pluridisciplinaire constitue un témoignage de l’étendue de l’intérêt pour les textes rimbaldiens dans le monde de la recherche sensu latto: de l’histoire de l’art aux études comparatistes et francophones en passant par des exégèse interrogeant la représentation de la « voix » lyrique dans la poésie en prose, les manifestations d’un matérialisme à l’œuvre dans les derniers vers et les poèmes en prose, une intertextualité complexe avec les expériences graphique et sémiotique chez Hugo, ou avec René Char, ce que l’on trouvera dans la présente livraison de Parade sauvage, c’est la preuve que, 150 ans après son point de départ, tel un « bruit neuf » dans la République des lettres, il reste encore bien des choses à lire dans l’œuvre rimbaldienne. 

D’où notre désir éditorial de mettre en perspective en cette année 2020 les points de départ : 150 ans après la lettre du 24 mai à Banville où le poète annonce et le désir de quitter Charleville et l’espoir entremêlé d’arriver (« …Ambition! ô Folle! ») à côtoyer les Parnassiens ; 150 ans après les départs en catimini vers Charleroi, Paris et Douai en affirmant « s’entêter affreusement à adorer la liberté libre » ; 150 ans après la fameuse lettre du 5 septembre à Izambard, depuis Mazas où l’aspirant poète croupit, après avoir passé des semaines à ruminer sa solitude (son frère s’est enrôlé dans l’armée française, son professeur passe l’été à Douai, dans sa famille d’accueil). Le 29 août, Rimbaud, qui n’a alors pas encore seize ans, a comme on le sait pris le train pour Paris, où il se fait arrêter à la Gare du Nord pour navoir pas payé son billet. Entre l’arrestation et la lettre à Izambard, Rimbaud n’a rien suivi de l’actualité : il ne sait pas que l’armée française a subi une défaite infâmante à Sedan, que Napoléon III a été fait prisonnier, que l’Empire s’est écroulé. La missive est emblématique du culot et de l’audace de Rimbaud ; son post scriptum en particulier, vaut le détour : « et si vous parvenez à me libérer, vous m’emmènerez à Douai avec [vous]. » Pas encore tiré d’affaire, le jeune homme ne manque pas d’annoncer à son futur sauveur qu’il s’imposera dans sa famille. Solution préférable à l’idée de ramasser une déculottée au moment de retrouver sa mère, et qui permettra aussi à Rimbaud de rencontrer le poète et éditeur Paul Demeny : c’est à ce dernier qu’il confiera ce qu’on appelle aujourd’hui le «Cahier de Douai », — rassemblant des textes qui sont autant de premières manifestations d’une révolte esthétique, politique et sociale qui ira en s’intensifiant au cours de l’Année terrible à venir. Cent cinquante ans plus tard, il nous semble que le meilleur hommage à rendre à Rimbaud, loin des enterrements de raccroc et des cérémonies pompeuses, est de relire ces points de départ qui, en 1870, contribuèrent à bouleverser non seulement la destinée de ce poète venu de nulle part (cette ville natale et blafarde, « à côté […d]’une ville que l’on ne trouve pas… »), mais aussi celle de la poésie moderne. 

 

Denis Saint-Amand et Robert St. Clair