Précis/Abstracts PS29 (2018)

Robert Barsky – « La beatification des écrivains modernistes français »

Cet article explore la façon dont le mouvement Beat hérite du modernisme français, en allant jusqu’à le promouvoir rétrospectivement. En nous fondant sur les écrits d’Allen Ginsberg, nous esquissons de manière cursive les grandes lignes des écrits et interviews qui ont conduit à faire des écrivains modernistes français des écrivains « Beat », et montrons comment leur influence a inspiré et renforcé la créativité expérimentale qui était au cœur des écrits du mouvement Beat, alors même que leur opinion du modernisme français était parfois singulière, que les textes sélectionnés furent mal interprétés et, qui plus est, sujets à des traductions douteuses lors du passage de la France aux États-Unis.

This article traces a poetic and esthetic lineage from 19thC French Modernism up to the Beat movement in the United States. In it, we take an oblique approach into a corpus of interviews and writings by the poet Allen Ginsberg, who sees in French modernists an important precursor of the writers of the Beat Generation, and we show ultimately the singular influence and impact of French Modernism on the creative experimentation which was at the heart of the Beat aesthetic.

Sam Bootle « Plongée poétique. Rimbaud, Laforgue et Vingt mille lieues sous les mers »

Rimbaud et Laforgue s’inspirent tous les deux de Vingt mille lieues sous les mers dans leurs poèmes fondateurs, « Le Bateau ivre » et « Préludes autobiographiques ». Dans cet article, nous nous penchons sur les liens thématiques avec cet hypotexte, étudiant surtout des moments d’ambivalence dans le roman. À ces moments exceptionnels, le voyage vernien s’apparente au projet esthétique que partagent les deux poètes : celui de fonder une poétique sur un sujet lyrique qui ne se possède plus.

Both Rimbaud and Laforgue draw inspiration from 20,000 Leagues Under the Sea in their foundational poems ‘Le Bateau ivre’ and ‘Préludes autobiographiques’. This article explores the thematic links with this hypotext, paying particular attention to moments of ambivalence in the novel. It is at these exceptional moments that the Vernian voyage can be compared to the aesthetic project shared by the two poets: that of founding a poetics on a lyrical subject that is no longer in control of itself.

 Pierre Brasseur : « L’Ombre de Rimbaud dans Peste et Choléra de Patrick Deville »

Le roman Peste et choléra, de Patrick Deville, convoque, par de nombreuses mentions explicites et citations cachées, la figure et l’œuvre de Rimbaud. Il poétise ainsi le personnage du scientifique aventurier Alexandre Yersin, dans un parallélisme complexe dont dépendent le sens et le mouvement du roman, tout en produisant un discours discret sur Rimbaud, partiellement désacralisé mais apparaissant comme un jalon majeur de l’histoire du désenchantement.

Patrick Deville’s novel Plague and Cholera summons, through numerous explicit references and hidden quotes, the figure and the works of Rimbaud. It thus poeticises the character of the adventurer scientist Alexandre Yersin in a complex parallel upon which hinges the drift and the course of the novel, all the while creating a subtle discourse on Rimbaud – a figure at once partially deprived of his sacred aura and yet appearing as a major milestone in the history of disenchantment.

Benoît de Cornulier : « Sur le rayon des Yeux du Voyant des ‘Voyelles’ »

Le sonnet « Voyelles » de Rimbaud (vers l’hiver 1871) commence par l’annonce, par le sujet, qu’il dira les naissances des voyelles, et se termine par les mots « le rayon violet de ses Yeux », qui forment avec des « fronts studieux » d’alchimistes la seule rime masculine du sonnet. Exploration de l’hypothèse que ces Yeux sont ceux du sujet devenu Voyant, alchimiste du Verbe, en ce sonnet même.

The sonnet « Voyelles » by Rimbaud (ca winter 1871) begins with the announcement that the lyrical subject of the poem will tell of the births of the vowels, and ends on the words « le rayon violet de ses Yeux »  — words which form with the « fronts studieux » of alchemists the only masculine rhyme of the sonnet. This article explores the hypothesis that these “Eyes” are those of a lyrical subject who has become a Voyant, an alchemist of the Word in this very sonnet.

Sylvain David – « Son cœur ambre et punk »

Un lieu commun médiatique voit en Arthur Rimbaud un paradoxal « proto-punk ». L’analyse de morceaux où il est fait mention du poète révèle les origines et l’évolution de cette filiation symbolique. Une synthèse finale, qui oppose les principales caractéristiques de l’œuvre rimbaldienne à celles du mouvement punk, permet d’en évaluer la pertinence et la teneur.

A media cliché sees Arthur Rimbaud as a paradoxical “protopunk”. The analysis of songs in which the poet is mentioned reveals the origins and evolution of this symbolic filiation. A final synthesis, which opposes the main characteristics of the Rimbaldian oeuvre to those of the punk movement, allows us to assess its relevance and effect.

Yann Mortelette: « Albert Mérat ou le renversement d’une idole »

Dans sa lettre du 15 mai 1871, Rimbaud considère le poète parnassien Albert Mérat presque comme l’égal de Verlaine. Cet article s’efforce de comprendre pourquoi Rimbaud a qualifié Mérat de « voyant », quelle influence les poèmes de Mérat ont pu avoir sur ceux de Rimbaud et quelles ont été les raisons de leur brouille. Il analyse la parodie que Verlaine et Rimbaud ont faite de L’Idole de Mérat et apporte un témoignage nouveau sur le rôle de celui-ci dans l’affaire du Coin de table.

In his letter of May 15, 1871, Rimbaud considers the Parnassian poet Albert Mérat almost as Verlain’s equal. This article tries to understand why Rimbaud called Mérat a « seer », what influence the poems of Mérat could have on those of Rimbaud and what were the reasons for their quarrel. It analyzes the parody that Verlaine and Rimbaud have written of L’Idole of Mérat and brings a new testimony on his role in the Coin de table case.

Pierre Popovic: – « Celui qui inspire »

« Il y a bien du vu dans Les Misérables », écrit Rimbaud dans l’une des lettres du « Voyant ». Sans doute est-ce pour cette raison que le roman hugolien lui sert à l’occasion d’intertexte et de catalyseur poétique. Par la suite, son œuvre elle-même inspire des suites, des détournements, des réécritures, ainsi que le montre Rimbaud design (Rougier V. éd., 2014) de Patricia Castex Menier et de Solirenne.

« There is real vision in Les Misérables », Rimbaud says in one of the so-called « Seer » letters. This judgement perhaps explains why the young poet sometimes prevailed upon Hugo’s epic novel as an intertextual resource and poetic catalyst. Much later, of course, Rimbaud’s own corpus will become a source of dynamic inspiration for many writers. Such is the case of Patricia Castex Menier and Solirenne’s Rimbaud design (Rougier V. ed., 2014), which the present article also considers in the light of Rimbaldian intertexualities.

Jean-Michel Rabaté: « Note sur les rires de Rimbaud »

Je pars de l’Anthologie de l’humour noir d’André Breton pour poser la question du rire de Rimbaud, rire qui serait dépourvu de tout humour, même noir. Contestant les bases freudiennes de l’analyse de Breton, je propose une autre vision du rire de Rimbaud qui s’appuie essentiellement sur «Bannières de Mai» que je lis au signifiant près.

Taking André Breton’s Anthology of Black Humor as a starting point ask about laughter in Rimbaud, a laughter allegedly devoid of humor, even black, I question the Freudian apparatus deployed by Breton. I then offer another take on laughter in Rimbaud by focusing on «Banners of May», a poem whose main signifiers I attempt to read together.

Yves Reboul – « Rimbaud parodiste ? Sur deux poèmes de l’Album zutique »

On ramène souvent l’Album zutique à la parodie ou à l’obscénité. Mais avec Rimbaud, c’est loin d’être toujours le cas. Vu à Rome, par exemple, censé être une parodie de Dierx, est en fait une satire politique visant l’Église. Et Exils tourne en dérision les rebondissements successifs de la carrière politique de Napoléon III.

Most commentators reduce the Album zutique to simple questions of parody, if not obscenity. However, concerning Rimbaud, such is not precisely the case. Vu à Rome, for instance, a poem which is thought to be a parody of Léon Dierx’s poetry, is in fact a satire of the Roman Catholic Church, and Exils, as we show in the present article, mocks the twists and turns of the political career of Napoleon III.

Frédéric Saenen – « Facettes rimbaldiennes de Pierre Drieu la Rochelle »

Depuis Interrogation, son premier recueil paru en 1917, jusqu’aux pages de son Journal de guerre 1939-1945, la figure d’Arthur Rimbaud aura hanté l’écrivain Pierre Drieu la Rochelle. Cette contribution se propose d’envisager la présence – explicite ou filigranée – du poète maudit chez l’auteur du Feu follet, et de mesurer ses enjeux sur les plans littéraire comme idéologique.

Since Interrogation, his first book of poetry published in 1917, to the pages of his Journal de Guerre 1939-1945, the figure of Arthur Rimbaud has haunted the writer Pierre Drieu La Rochelle. The purpose of this article is to reassess the presence – explicit or watermarked – of the “poète maudit” in the several works of the author of the Feu follet, and to measure its literary and ideological impacts.

Henri Scepi – L’ombre portée du « forçat intraitable ». Quelques remarques sur « Nuit de l’enfer »

Cet article voudrait montrer que « Nuit de l’enfer » doit beaucoup au chapitre intitulé « Une tempête sous un crâne » des Misérables. Ni intertexte à proprement parler, ni source ouvertement désignée, le texte de Hugo constitue un cadre dans les limites duquel s’organisent un système de résonances et des réseaux de signifiance. Du genre et des modes énonciatifs qu’ils invitent à mobiliser jusqu’aux conduites plus nettement pragmatiques qu’ils programment, « Une tempête sous un crâne » et « Nuit de l’enfer » sont en dialogue.

This articles aims to explore the intertextual  mesh linking « Nuit d’enfer » to the chapter of Les Misérables entitled « Une tempête sous un crâne », and to show how much the former owes to the latter. Hugo’s text, we suggest, is neither, strictly speaking, an intertext, nor an explicitly designated source for Rimbaud’s prose poem. Rather, « Une tempête sous un crâne » constitutes a sort of heuristic framing device within which a careful pattern of resonating significations interact and intersect. Whether from the points of view of genre and the interpretative modes that they deploy, or from that of the pragmatic approaches both appear to carefully anticipate, « Une tempête sous un crâne » and « Nuit d’enfer » are two texts in profound dialogue with one another.

Richard Shryock « Paterne Berrichon : Avant de devenir le beau-frère posthume de Rimbaud »

Paterne Berrichon (1855-1922) – Pierre-Eugène Dufour de son vrai nom, fut poète, peintre, sculpteur, critique d’art est surtout beau-frère d’Arthur Rimbaud. Avant la publication de ses textes hagiographiques sur Rimbaud, sa vie suivit dans les années 1880 et 1890 un parcours singulier à travers les milieux littéraires, artistiques, et révolutionnaires. Son implication dans l’anarchisme lui valut même des séjours en prison.

Paterne Berrichon (1855-1922), born Pierre-Eugène Dufour, was a poet, sculptor, art critic, and, above all, the brother-in-law of Arthur Rimbaud. Before his texts whose praise sometimes distorted Rimbaud’s life, Berrichon followed an exceptional path through fin-de-siècle literary, artistic and revolutionary circles. His involvement in anarchism earned him several stays in prison.

Keith Walker: « Le beau sacré moderne: Arthur Rimbaud et les poètes de la Négritude »

Pour l’œuvre poétique d’Arthur Rimbaud, qu’est au juste une esthétique du beau sacré moderne?  D’une réponse à cette question, on va du dix-neuvième siècle au vingtième afin d’explorer les conséquences éventuelles de ce sacré radical pour les représentants principaux de la Négritude, Léon Gontran Damas, Léopold Sédar Senghor, Aimé Césaire, et surtout leurs rôles, selon la formule de Rimbaud, de multiplicateurs de progrès.

For the poetry of Arthur Rimbaud, what exactly is an esthetic of sacred modern beauty?  From a response to this question, the article proceeds from the nineteenth century to a consideration of the twentieth century consequences of this radical concept of the sacred for the principal representatives of Negritude, Léon Gontran Damas, Léopold Sédar Senghor, Aimé Césaire, and especially their roles, according to Rimbaud’s prescription, as multipliers of progress.

Catherine Witt: « Rimbaud, Cixous, l’en-marche »

Hélène Cixous tire de l’écriture de Rimbaud un élan à la fois poétique et politique qui joue un rôle fondamental dans la pensée et la pratique de l’écriture féminine qu’elle inaugure en 1975. Une analyse du « Rire de la Méduse » révèlera la singularité de sa lecture de Rimbaud tout en tachant de la resituer par rapport aux débats (philosophiques, philologiques, féministes et autres) qui accompagnent la réception de l’œuvre rimbaldienne au tournant des années 70.

Hélène Cixous draws from Rimbaud’s writing a poetic and political momentum that deeply informs the thought and practice of écriture féminine which she inaugurated in 1975. An analysis of « The Laugh of the Medusa » will make clear the singularity of Cixous’ reading of Rimbaud while also underscoring its relevance to the (philosophical, philological, feminist, and other) debates surrounding the reception of Rimbaud’s work in the seventies.

Pierre Laforgue: « Errances du ‘Bateau ivre’ »

L’ivresse du « Bateau ivre » se traduit par des incohérences narratives et des invraisemblances.  Cette ivresse est de nature politique. Une lecture sociocritique le montre, en s’attachant à l’inscription de la référence à la Commune dans le texte. Sans être le symbole de la Commune ni non plus la représentation allégorique d’un communard, le bateau ivre de Rimbaud, proche du Nautilus de Verne, parcourt un espace marin problématique entre l’Amérique et l’Europe à la recherche du sens de l’histoire.

The intoxication of Rimbaud’s « Bateau ivre » has its textual counterpoint in the poem’s moments of narrative incoherence, if not bewildering improbabilities. At base, however, this intoxication is political in nature, as a sociocritical approach to the poem’s inscription of the Commune as a problem of reference demonstrates. Without for as much being reducible to a symbol of the defeated Commune, nor, for that matter, an allegorical figure of the defeated communards, Rimbaud’s eponymous drunken boat – like the Nautilus from Jules Verne’s 20,000 Leagues Beneath the Sea – traverses an unsettled and unsettling oceanic space, one bridging and separating the new and old worlds, on a quest to navigate the uncharted waters of history, perhaps even to map out history’s meaning itself.